Ce lundi 23 mars, le Gabon célèbre la Journée de l’enseignant. Une date qui, dans son essence, ne devrait pas se réduire à un rituel institutionnel, mais constituer un moment de pédagogie nationale, de mémoire collective et de projection vers l’avenir. Car, en réalité, comprendre cette journée, c’est d’abord comprendre ce qu’elle exige de nous en tant que Nation. À l’origine, la reconnaissance internationale des enseignants, portée notamment par UNESCO depuis 1994, repose sur un principe fondamental, aucun système éducatif ne peut dépasser la qualité de celles et ceux qui l’incarnent. Autrement dit, la solidité d’une République dépend directement de la dignité accordée à ses enseignants.
Dès lors, célébrer l’enseignant ne saurait consister à flatter ou à commémorer superficiellement. Bien au contraire, il s’agit d’évaluer lucidement, de corriger avec courage et d’engager résolument des réformes structurelles. C’est dans cet esprit que, au Gabon, des générations d’enseignants ont mené des luttes souvent difficiles, arrachant des avancées significatives non par faveur, mais par détermination. À cet égard, les figures de Martine Oulabou, de Jean Rémy Yama, de Mombo, de Marcel Libama ou encore de Ndong Edzo incarnent cette tradition de résistance républicaine. Leur engagement nous rappelle avec force que la dignité du corps enseignant n’a jamais été octroyée, elle a été conquise.
La fonction enseignante ne peut être réduite à une simple ligne budgétaire
C’est donc à la lumière de cette histoire et de cette exigence que doit être appréhendé le thème retenu cette année : « La valorisation de la fonction enseignante : un levier de l’encadrement de la jeunesse dans la 5e République ». Pris dans toute sa profondeur, ce thème appelle une cohérence absolue entre le discours et l’action. En effet, valoriser, ce n’est pas réparer dans l’urgence ; c’est garantir dans la durée. De même, la fonction enseignante ne peut être réduite à une simple ligne budgétaire, elle constitue une mission régalienne. Par ailleurs, évoquer un levier suppose une transformation structurelle, et non une réponse ponctuelle. Enfin, parler d’encadrement de la jeunesse implique une vision claire, ambitieuse et assumée de l’avenir national.
Or, précisément, c’est à ce niveau que surgit le malaise. Car ce même lundi 23 mars, jour même de la célébration censée honorer les enseignants, le Président de la République Brice Clotaire Oligui Nguema a choisi d’annoncer, en mondovision, le paiement des vacations et des bourses. Certes, nul ne contestera la nécessité de ces paiements. Cependant, il convient d’en rappeler la nature; chers tous, il s’agit d’arriérés, d'une dette donc de droits dus. Dès lors, une question s’impose avec gravité, depuis quand le règlement d’une dette constitue-t-il une vision politique ?
En effet, transformer une obligation en événement, un retard en geste politique, relève d’une inversion préoccupante des normes. Plus encore, les applaudissements qui ont accompagné cette annonce interrogent profondément. Sommes-nous devenus une société qui célèbre le simple respect, tardif, d’un devoir élémentaire ? Peut-on raisonnablement remercier celui qui paie ce qu’il devait déjà ? Ou faut-il, au contraire, s’interroger sur la nature même de cette adhésion visible. S’agissait-il d’enseignants, éprouvés par plus d’un mois de grève, ou de cette claque politique, ces figurants d’ambiance dont la fonction est d’applaudir pour légitimer ?
Des attentes restées sans réponse
Quoi qu’il en soit, au-delà de la scène, le véritable problème demeure le décalage avec le thème. Car, en ce 23 mars, les enseignants n’attendaient pas un rappel administratif. Ils attendaient une parole structurante, une vision claire, des engagements fermes. Ils attendaient que l’on leur dise comment leur métier serait durablement revalorisé, comment leurs conditions de travail seraient améliorées, comment les retards seraient définitivement éradiqués, et comment leur statut serait enfin consolidé. En somme, ils attendaient autre chose qu’une réponse conjoncturelle. Ils attendaient une orientation.
Dans le même temps, la jeunesse gabonaise, directement concernée par la qualité du système éducatif, attendait elle aussi un discours de fond. Elle espérait une projection, une ambition, une réforme. Elle attendait que l’on définisse clairement le modèle éducatif qui la formera, les compétences qui seront valorisées et la place qui lui sera réservée dans cette 5e République annoncée. Or, force est de constater que ces attentes sont restées sans réponse.
Dès lors, la scène observée s’inscrit dans une logique bien connue chez nous au Gabon, celle d’une politique de mise en scène, où l’urgence est transformée en événement, et où l’obligation devient mérite. Cette approche n’est pas sans rappeler certaines pratiques du passé, notamment sous Ali Bongo Ondimba, lorsqu’en 2013, à l’Université Omar Bongo, des arriérés avaient été régularisés dans une logique de communication. Dès lors, une interrogation centrale se pose, sommes-nous face à une rupture ou à une continuité déguisée ?
On ne valorise pas un pilier en le maintenant dans la précarité
Or, une République véritable ne peut se construire sur la répétition des mêmes mécanismes. Elle exige de la prévisibilité, de la rigueur et une capacité à anticiper les crises plutôt qu’à les gérer dans l’urgence. Dans un pays où la majorité de la population est jeune, l’éducation devrait être érigée en priorité absolue, et l’enseignant placé au cœur de cette ambition.
Dans cette perspective, la véritable valorisation de la fonction enseignante aurait dû se traduire, en ce jour précis, par des annonces structurantes dont la mise en place d’un système irréversible garantissant la régularité des paiements, une revalorisation salariale progressive et cohérente, un plan national d’équipement des établissements, notamment en zones rurales, ainsi que des moyens logistiques adaptés pour les personnels affectés dans des zones enclavées. À cela aurait dû s’ajouter un cadre permanent de dialogue social, afin de prévenir les crises récurrentes.
En définitive, il convient de le dire avec clarté, on ne valorise pas un pilier en le maintenant dans la précarité pour ensuite le soulager sous les applaudissements. De même, on ne peut prétendre encadrer efficacement la jeunesse avec un système éducatif fragilisé. Et plus largement, aucune République ne peut aspirer à la stabilité en négligeant ceux qui forment ses citoyens.
Ainsi, en ce 23 mars, la Journée de l’enseignant aurait dû marquer un tournant. Elle aura, pour beaucoup, révélé un décalage préoccupant entre le discours et la réalité. Dès lors, la question demeure entière. Voulons-nous réellement une Nation qui respecte ses enseignants, ou simplement une Nation qui les célèbre symboliquement tout en les maintenant dans l’incertitude ?
Tant que cette question ne trouvera pas de réponse concrète, la valorisation restera un mot. Et la 5e République, une promesse suspendue.
Jean Kevin NGADI, Analyste politique engagé et observateur de la vie publique gabonaise